Avenirs (janvier 2017 2037)

L’affichage des données corporelles dans ses lunettes à réalité augmentée indiquait qu’il avait très peu marché depuis le matin, 8 minutes en tout, tandis que sa nutrition et ses temps de repos/sommeil étaient moyens, pas de quoi s’affoler.

Son travail d’écriture, assis derrière une table, n’avait aucune chance d’augmenter le nombre de ses pas, l’information sur laquelle était basée la distance parcourue.

Il aurait bien voulu sortir, mais la pollution extérieure qui régnait au niveau de la ville de Brest en cet fin d’après midi du jour de l’an 2037 ne le permettait pas.

Le compteur de mots écrits, lui, avançait. Il avait bon espoir de finir un petit texte et de se faire plaisir.

L’activité physique étant nécessaire, sous peine de voir son corps s’atrophier, et ne plus pouvoir quitter la position assise, il fallait une solution. Aussi l’appartement était il meublé de façon à permettre autant que faire ce peut, la marche.

Sortir se dépenser physiquement à l’extérieur était devenu impossible, même pour cette ville côtière anciennement balayée par les vents de l’océan Atlantique. La pollution due à l’activité humaine avait fini par envahir l’atmosphère de la terre en totalité.

En ce 2 janvier 2037 jour qui était celui de son 78ème anniversaire, familièrement anarchiversaire dans son esprit. Le sentiment d’être resté regarder le monde s’abîmer malmenait avec violence sa conscience, aussi sensible qu’à la naissance.

Il eut l’occasion de voir la mer dans une escapade, grâce à une amie, dans une voiture conçue pour traverser en sécurité le brouillard omniprésent. Le système de climatisation de l’engin épurait l’air d’à peu près toutes les molécules nocives qu’il continuait lui même à produire en se déplaçant.

Dans sa méditation du soir il notait son profond regret de n’avoir pu descendre du véhicule pour marcher sur la plage. C’était encore possible dix ans avant mais interdit à présent.

Au matin du 3 janvier 2037 le monde lui semblait figé derrière la grande fenêtre de la salle.

Assis sur le canapé bientôt cinquantenaire il regardait le mur de brouillard glauque au travers duquel s’allumaient et s’éteignaient des petites lumières. Durant les deux dernières décennies elles étaient passées d’ampoules se réveillant dans les immeubles d’en face à faibles halos à peine visible.

On entendait bien le chant des oiseaux matinaux et les cris des mouettes derrière le linceul grisâtre de la pollution. Ce n’était plus que des enregistrements diffusés par la métropole Brestoase qui ne voulait pas oublier les criaillements de l’animal symbolique disparu.

Au brouillard extérieur répondait le silence de l’appartement et le vide qui lui emplissait la tête.

Le sommeil était venu très tard à sa rencontre aussi le démarrage de la journée était il laborieux.

À midi moins le quart le drone du service métropolitain fit son apparition quotidienne à la fenêtre de la cuisine, la sonnerie et les reflets du gyrophare courant sur les murs de la pièce le sortirent de son hébétude. L’engin déposa la ration du jour par une trappe. Repas calculés en fonction des données personnelles récupérées par les capteurs de ses vêtements.

Le brouillard polluant envahissant en totalité l’atmosphère représentait le scénario d’avenir le pire qui soit.

Comment cela avait il pu se produire sur une planète emplie de capteurs et où tout était mesuré.

Les « grands » de ce monde avaient vu venir mais l’idée du commun ne s’était pas concrétisée dans les faits. La défragmentation de l’humanité ne s’était pas réalisée. Malgré les moyens existants, ces réseaux électroniques de plus en plus puissants.

Le seul commun ayant relié les membres de l’humanité était le danger de sa disparition, mais un groupe de personnes avait eu tout intérêt à ce qu’il reste dans l’ombre.

Ce danger commun, résultat des actes individuels, apparaissait à chaque membre comme n’étant pas de sa responsabilité.

« Le brouillard avait été produit par les autres » mais jamais par soi, « Vérité » instillée par les personnes qui avaient intérêt à ce que chaque membre de l’humanité se déresponsabilise sur l’ensemble des autres.

Les causes du brouillard étaient nombreuses et prise une à une incapables de le produire.

Depuis longtemps, un bon demi siècle on va dire, l’activité humaine était incriminée dans ce qui s’appelle le réchauffement climatique.

La nappe mortelle en était le point d’orgue, celui qui mettant fin à l’aveuglement individuel, annonçait la prise de conscience du déni collectif. Mais il était trop tard.

Le brouillard actuel était celui ayant duré le plus longtemps, atteint la densité la plus forte et recouvert la surface de la Terre entière.

Ce n’était pas le premier épisode loin de là, de nombreux précédents de moindre gravité s’étaient déroulés en différents points de la planète en quelques décennies.

Il avait été témoin de la tragédie au mi-temps de laquelle il était né. Témoin conscient sans aucun pouvoir sur les évènements. Il se tenait assis très droit sur le bord du canapé et son visage reflétait une grande sagesse.

Le bruit de la serrure s’ouvrant de l’extérieur le sorti de sa méditation. Une femme légèrement plus jeune que lui entra et posa manteau et écharpe sur une chaise.

« Bonjour mon ami » dit elle en le regardant avec son air mi sérieux mi moqueur. « J’ai lu ce que tu as écrit, c’est noir cette histoire de brouillard tueur. Où veux tu en venir ? »

« Ha! Mon soleil ! Bonjour ma douce. » Lui répondit il de son canapé en tournant la tête et en ouvrant les yeux. Le reste de son corps restant en position de lotus, les jambes croisées sous lui.

« J’imagine l’avenir », lui répondit il lentement, « ou plutôt les avenirs que peut-être notre activité nous réserve. »

« Tu commences fort et sombre avec ce sinistre brouillard empoisonné. Je ne trouve pas réaliste ce scénario. Comment pourrait il recouvrir toute la planète ? »

« Tu as compris que c’est l’extrapolation de ce qui se passe en ce début d’année 2017, si les pires choix sont fait dans les vingt prochaines années ? »

Se penchant sur lui elle caressa les longs cheveux où le blanc se mêlait au noir, la main s’arrêtant sur la nuque lui effleura les lèvres des siennes et vivement fila vers la cuisine.

« Attends, j’arrive, je ne comprends pas ce que tu dis avec le bruit de la bouilloire et Luttes qui me parle. » Lui cria t’elle. « Je t’apporte un café. »

Elles arrivèrent dans la salle du même pas souple et silencieux. La fine chatte noire grimpa sur son arbre et s’installa pour les observer de ses yeux verts énigmatiques. La femme s’assit dans un fauteuil et non pas à côté de lui, il fallait le laisser parler d’abord.

Le regard comme plongé dans le brouillard qu’il avait imaginé pour dans 20 ans il commença à lui donner son explication. Le débit était lent et chaque fin de phrases marquée d’une hésitation, souvent emplie d’une gorgée de café.

« Ce brouillard qui recouvrirait la terre en 2037 serait le résultat de l’activité humaine… Une idée en réponse à celle toute aussi farfelue que la pollution serait apparue subitement fin du XXème siècle.

Tout aussi fantasmé que l’excuse « on ne savait pas « … donnée à la casse de l’environnement naturel par les humains de notre époque.

Non, l’espèce humaine n’est pas responsable dans son ensemble de ce brouillard qui pourrait exister si elle ne met pas au pilori… la minorité de personnes qui provoquent la possibilité de son existence.

Dans le brouillard du lundi matin qui lui stagnait dans la tête, pas celui du texte qu’il écrivait, la suite de ce dernier avait bien du mal à émerger.

Elle lui avait rendue visite et heureusement changé le cours de ses pensées, l’ayant écouté sans intervenir dans leur contenu.

La semaine commençait doucement et promettait d’être vivante. Il l’espérait même agréable. Il avait trouvé dans l’écriture une activité difficile et salvatrice. Les moments de solitude y étant bien investis, ceux où il n’était pas seul prenaient de la valeur.

Le bruit continu des moteurs électriques entraînant les pales vrombissantes des extracteurs d’air situés sur le toit de l’immeuble emplissait le silence de ses nuits.

Difficile de s’endormir dans ces conditions aussi réfléchissait il beaucoup, lisant de nombreuses bandes dessinées pour ne pas finir fou à force de penser.

Il commençait à trouver son propre comportement inquiétant. D’abord imaginer ce brouillard recouvrant totalement la Terre, puis la visite d’une femme chez lui alors qu’il n’était pas sorti de l’appartement et que personne n’était venu le voir!

« Était-ce des signes ? » Demanda t’il à Luttes.

« Non, pas des cygnes, des signes, espèce de chatte, des signes prémonitoires. » Lui précisa t’il comme elle regardait par la fenêtre les oiseaux qui volaient dans l’air froid de la matinée brestoise ensoleillée.

D’avoir imaginé ce brouillard et cette visite allait il les faire se produire? Se demanda t’il à lui même alors qu’il rentrait en profonde méditation, assis sur son fauteuil, emporté par une musique planante et baignant dans la lumière de l’astre magnifique.

Durant la décennie passée il avait évolué petit à petit vers un état de tranquillité agitée.

La fébrilité qui autrefois montrait sa forte émotivité n’avait pas disparue mais s’était cachée aux autres.

Regardant la chatte qui se tenait assise derrière la fenêtre fermée, et qui attendait patiemment de pouvoir attraper les pigeons posés à l’extérieur sur la balustrade; il se disait qu’ils se ressemblaient à espérer ainsi qu’une colombe vienne les rejoindre, eux isolés dans cet appartement, leur apportant la paix des sens.

11 années qui avaient vu se dérouler de belles aventures pleines de passions et de fureurs indignées.

Un cauchemar l’avait réveillé ce jour, qui montrait bien sa difficulté à vivre ce monde mené par une seule religion.

Il s’était vu devenir riche d’argent !

C’était comme si son esprit avait voulu effacer sa condition de pauvreté matérielle en permettant à son inconscient de s’immiscer en sa vie réveillée, imaginant une richesse rapidement gagnée par un jeu de hasard.

Le sujet de l’argent le travailla toute la journée, conduisant ses pensées à celui du pouvoir pour arriver comme toujours à l’amour qui lui semblait être la finalité fatale de l’existence.

L’amour qui pouvait conduire à la recherche du pouvoir par l’argent.

Pourquoi lui qui avait toujours été du style à aimer touTEs les autres n’était il pas immensément riche ?

À cela il répondait que la richesse n’était pas uniquement située au plan matériel, évitant ainsi de se sentir vraiment nul d’être propriétaire de si peu de choses.

Existe t’il des gens sans ego?

Luttes la chatte à t’elle un ego?

C’est quoi l’égo?

« Où ça s’achète? » Pensa la petite voix dans sa tête. Il éclata de rire.

Cette fois ci elle était bien passée. Une visite non pas imaginaire mais réelle.

Le bonheur était à nouveau là, graine cachée sous quelques centimètres de la terre hivernale.

« Dans deux mois le printemps sera là, lui aussi. » dit il à la chatte qui lui répondit d’un bref miaulement, l’air entendue.

La planète, terrarium devenu lieu de mort lente, se remplissait d’êtres scaphandriers se déplaçant dans le brouillard de pollution.

La vision de l’avenir terrible lui venait alors qu’il se laissait aller à imaginer la suite de l’actualité qui se déversait par le canal du réseau Internet.

En 2017 les décisions prisent par différents gouvernements fraîchement élus avaient déclenché ce qu’il voyait 20 ans plus tard en cette fin de mois de janvier.

« Il faut que tu manges, tu ne peux pas rester à imaginer les avenirs sans te nourrir. » Lui dit elle gentiment au creux de l’oreille en lui caressant la nuque.

Le contact physique le sorti de l’état de transe, le libérant un instant de la paranoïa qui l’avait retenu immobile depuis de nombreuses heures sur le canapé.

Ce court instant lui permit de s’extirper de la gangue d’imagination dans laquelle il vivait depuis maintenant plusieurs mois.

Elle était encore venue et l’avait averti à propos de sa nutrition.

De quoi se mêlait elle, il y avait le programme du service de nourrissement qui de toute façon allait le sauver.

Dans quelques minutes le drone allait passer livrer le repas.